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Nunes, A., Moura, J. & Pinto, M. P. (2021). Genetic Translation Studies: Conflict and Collaboration in Liminal Spaces. Bloomsbury Academic

Book review by Lucie Spezzatti

 

Objet et enjeux généraux

Remettre en question le concept d’invisibilité du traducteur forgé par Lawrence Venuti (1995), c’est ainsi que pourrait se résumer le projet de Genetic Translation Studies : Conflict and Collaboration in Liminal Spaces, dirigé par Ariadne Nunes, Joana Moura et Marta Pacheco Pinto. Regroupant quatorze contributions organisées en trois grandes parties et faisant appel à des méthodes diverses, cet ouvrage de 242 pages constitue le premier ouvrage publié en anglais sur la génétique des traductions.


Description du contenu détaillé

Le livre s’ouvre sur une introduction dans laquelle les trois directrices inscrivent la génétique des traductions dans la lignée de l’approche descriptiviste et de la sociologie de la traduction. Après avoir rappelé les documents inclus dans un dossier génétique (brouillons, manuscrits, épreuves, notes, entretiens, correspondance, etc.), qui représente l’objet de la génétique des traductions, elles soulignent que ce domaine est encore en construction et ne possède pas encore de méthode ou de métalangage fixe.

La première partie, Genetics approaches to translation and collaboration, comporte cinq contributions portant sur les différents types de collaboration. Dans le premier chapitre, João Dionísio démontre le potentiel des études génétiques à l’aide de trois études de cas. En s’appuyant sur des extraits issus de carnets, de tapuscrits annotés et d’autres documents d’archives, il illustre comment a été traduit un traité de moral médiéval, révèle la présence d’un intertexte dans un poème de Pessoa et reconstruit le parcours plurilingue de la traduction portugaise du journal de l’anarchiste russe Evgenéa Iaroslavskaïa. La contribution d’Esa Christine Hartmann approfondit ensuite un cas de closelaboration qu’est la traduction collaborative de Fitzgerald et St John Perse à travers l’étude de la correspondance entre ces deux auteurs-traducteurs. Dans le troisième chapitre, Ew Kolodziejczyk analyse les raisons personnelles et politiques qui ont amenées Czelaw Milosz à traduire en polonais les Negro spirituals, chansons afro-américaines, en paraphrasant certains segments pour éviter la censure. Laura Ivaska s’intéresse ensuite à la compilative translation, l’usage d’autres traductions pour traduire un même texte source, avec pour étude de cas la traduction finnoise d’un texte grec pour laquelle la traductrice Kyllikko Villa a eu recours aux traductions française et anglaise. À la fin de son texte, l’autrice questionne le concept de texte source unique. Enfin, Elsa Pereira se penche sur l’édition numérique des œuvres de l’auteur portugais Pedro Homem de Mello en s’attachant particulièrement à la présentation chronologique de ses textes, parmi lesquels des traductions allographes, des autotraductions et des réécritures alloglottes.

La deuxième partie, Translator’s stories and testimonies, examine la figure du traducteur en tant qu’agent et sujet sensible. Le premier chapitre est une réflexion sur le rôle des dimensions physique et émotionnelle dans le processus de traduction. Joana Moura y analyse la correspondance de René Char avec son traducteur allemand, l’auteur Peter Handke, mettant en lumière le dialogue de deux corps puisant dans leurs promenades en pleine nature l’inspiration pour leur travail d’écriture ou de traduction. Le deuxième chapitre poursuit cette pensée du corps à travers l’étude de l’autobiographie de la traductrice allemande de Dostoïevski, Swetlana Geier, et déconstruit la dichotomie corps/esprit pour préconiser un retour à la pensée du corps et de l’intellect comme un tout nécessaire au processus de traduction. Dans la contribution suivante, Dominique Faria analyse le discours des traducteurs sur leur travail à l’aide d’une série d’entretiens publiés dans la revue portugaise Colóquio Letras. Il y est notamment question de fidélité, du rapport entre théorie et pratique, d’insatisfaction et de flexibilité à l’égard des critiques des textes traduits. Le dernier chapitre porte sur l’importance des épitextes dans la compréhension de l’élaboration des traductions. Marisa Mourinha se fonde sur des articles et des entretiens de Gregory Rabassa, traducteur anglais de l’auteur brésilien António Lobo Antunes, mais aussi sur des articles de presse portant sur les livres qu’il a traduits. Ces documents permettent de mieux cerner la conception qu’avait Rabassa de la traduction comme travail collaboratif, sa manière de travailler ainsi que l’importance qu’il accordait à entretenir une proximité particulière avec les auteurs.

La troisième partie, Translator’s at work, ouvre la porte de l’atelier de traduction. Elle est introduite par un article portant sur la richesse des Fonds Coindreau, traducteur français d’auteurs américains majeurs du XXe siècle, situé à l’IMEC. À travers une analyse de tapuscrits annotés par le traducteur, Patrick Hersant démontre comment l’analyse génétique permet de comprendre les choix opérés par le traducteur. La contribution qui suit s’intéresse aux droits d’auteur dans le monde académique. Karen Bennett explore la manière dont sont effectuées les traductions ou autotraductions et les révisions des textes de chercheurs universitaires. Elle remet en cause l’absence de visibilité de ces agents de la traduction que sont les relecteurs, les réviseurs et correcteurs alors que la traduction occupe une place fondamentale dans la production de connaissances mondiales. Dans le troisième chapitre, Carlota Pimenta retrace la chronologie des corrections opérées par Camilo Castelo Branco sur deux de ses traductions. Grâce à une analyse précise de tapuscrits, elle remarque que la manière de travailler du traducteur s’apparente au processus du writing in process : la majeure partie des corrections étant opérées au cours de la phase d’écriture, plutôt qu’à la phase de révision. Enfin, la dernière contribution présente le travail de Guilherme de Vasconcelos Abreu, l’un des tout premiers orientalistes portugais. Marta Pacheco Pinto et Ariadne Nunes analysent un dossier génétique composé d’un grand nombre de livres issus de sa bibliothèque personnelle, ainsi que de deux carnets constituant la genèse de la traduction d’un recueil de contes et de fables écrit en sanscrit, le Panchatantra. Cette étude génétique leur permet de comprendre que les traductions de Vasconcelos Abreu étaient adressées à un lectorat universitaire et avaient une fin essentiellement pédagogique.

Le livre se conclue sur une « Coda » qui situe ces contributions dans la logique d’une discipline en construction visant à dépasser les oppositions établies entre texte source/texte cible et auteur/traducteur. La brève formule « To be continued… » clôt l’ouvrage sur une invitation à enrichir cette réflexion.


Appréciation critique générale

Genetic Translation Studies : Conflict and Collaboration in Liminal Spaces vient compléter un champ de la traductologie en expansion depuis une dizaine d’années et s’inscrit dans la lignée des principaux volumes du domaine avec Traduire : genèse du choix (Montini, 2015), Au miroir de la traduction : avant-texte, intratexte, paratexte (Hartmann & Hersant, 2019) ou Archéologie(s) de la traduction (Henrot Sostero, 2020). Cet ouvrage représente un apport précieux à la génétique des traductions en dressant un panorama de la diversité des recherches qui peuvent être menées à l’aide d’une approche génétique. Les dossiers génétiques varient ainsi d’un chapitre à l’autre, faisant appel à des documents épitextuels, mais aussi des journaux de traducteurs, des entretiens, des tapuscrits annotés, des manuscrits, des correspondances, etc. Comme l’indique le titre, l’accent est mis sur l’influence des relations entre différents agents sur le travail du traducteur, les analyses textuelles de brouillons ou premières versions de traduction sont ainsi moins représentées.

Par ailleurs, cet ouvrage illustre aussi la richesse de l’apport d’une approche génétique. Que ce soit en se penchant sur la manière de travailler du traducteur pour chercher à comprendre ses choix, en retraçant le parcours plurilingue d’un texte ou encore en mettant en lumière les différents agents prenant part à la traduction, ces 13 contributions permettent de visibiliser les agents de la traduction dans leur dimension concrète.
En outre, comme certains des auteurs le soulignent, ce livre propose aussi de contribuer à la recherche en génétique des traductions dans le domaine des études portugaises, une grande partie des contributions portent donc sur des traducteurs lusophones. Toutefois, ce n’est pas pour autant que les autres combinaisons de langues sont laissées de côté et on peut souligner la variété des langues traitées parmi les études de cas.


Bibliographie

Hartmann, E. & Hersant, P. (dir.) (2019). Au miroir de la traduction : avant-texte, intratexte, paratexte. Éditions des archives contemporaines.
Henrot Sostero, G. (dir.) (2020). Archéologie(s) de la traduction. Classiques Garnier.
Montini, C. (dir.) (2015). Traduire : genèse du choix. Éditions des archives contemporaines.
Venuti, L. (1995). The translator’s invisibility: A history of translation. Routledge.


DOI 10.17462/para.2021.02.14

September 9, 2021
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