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Guillemin-Flescher, Jacqueline (2023). Linguistique contrastive : énonciation et activité langagière. Presses universitaires de Rennes.

Book review by Yves Gambier


Les rapports entre linguistique (générale, appliquée, contrastive) et traductologie n’ont jamais été un fleuve tranquille, notamment depuis le « tournant culturel » de cette traductologie dans les années 1980. Néanmoins, certaines branches des sciences du langage (linguistique textuelle, pragmatique, cognitive, de corpus ; neuro-/psycho- et sociolinguistique) ont apporté leur contribution au développement des études en traduction. Entre les relations ambiguës des années 1950-60 quand la traduction était encore perçue comme un transfert de langues, et le rejet radical de la linguistique par certains traductologues fonctionnalistes dans les années 1980-90, l’histoire des synergies entre les deux disciplines, au statut inégal, suit un parcours assez alambiqué, fait d’échanges théoriques, conceptuels, méthodologiques souvent asymétriques, marqués par une défiance institutionnelle réciproque (Gambier, 2020). Un des malentendus récurrents a porté sur le rapport entre mot et sens, entre sémantique lexicale et discours toujours à interpréter. C’est dans ce large contexte qu’il faut saisir l’originalité des travaux de J. Guillemin-Flescher (J. G.-F.).

La réédition de 21 de ses textes, publiés ou exposés pour l’essentiel dans les années 1990-2000, est bienvenue. D’une part, l’ouvrage est excellement édité et d’autre part, il reflète une approche particulière qui souligne avec force la constance de certains phénomènes linguistiques dans les traductions entre anglais et français, mettant en lumière combien les langues résistent dans ces traductions. Achopper sur les langues n’est pas forcément se condamner à une impasse, se vouer à l’échec, à la perte, si on se donne la peine de saisir l’activité langagière dans sa plénitude. Il ne s’agit pas de justifier ou de critiquer ces textes traduits mais de démontrer que, quelle que soit la créativité des traducteurs, il y a des récurrences systématiques, non arbitraires, entre les contraintes des structures syntaxiques et le style individuel, subjectif – manière de démontrer que les langues ont leur mot à dire dans les traductions, qu’il y a une grammaire intériorisée chez les locuteurs d’une langue donnée, que ce comportement langagier collectif (ou représentations linguistiques de comportements culturels) se manifeste par exemple dans l’organisation des discours, le choix des formes verbales, la mise en jeu de l’interlocution. Dans cette perspective, la traduction n’est pas vue comme un prisme déformant, mais bien au contraire comme un révélateur du fonctionnement de l’activité langagière qui établit des contraintes d’ordre énonciatif, un révélateur des manières de s’approprier le « réel » selon la position des énonciateurs, dans la construction de la référence.

Le volume commence par une présentation de ses éditrices (pp. 15-29) qui met bien en perspective ce que cherche à faire J. G.-F., ses approches, ses analyses, prolongeant son ouvrage de 1981 sur la syntaxe comparée du français et de l’anglais. Elles soulignent l’exemplarité de la recherche, à la fois par la solidité de ses principes théoriques et méthodologiques et par la diversité de ses exemples toujours attestés, contextualisés, puisés non seulement dans les fictions narratives, les pièces de théâtre, la BD, les livres pour enfants, les romans policiers, mais aussi dans la presse, les guides, la publicité, les publications en sciences sociales, comme sources originales ou traduites. Il ne s’agit pas pourtant d’un de ces corpus électroniques sur lesquels la traductologie s’est appuyé à partir de la fin des années 1990 pour mettre en valeur certains traits de la langue traduite, certains universaux. On peut regretter que les études contrastives de J. G.-F., leurs apports, leur optique différentielle, ne soient pas rapprochés de la démarche des études traductologiques basées sur de vastes corpus, plus ou moins homogènes. Certes, chez J. G.-F. la lecture des textes (traduits) oriente la formulation d’un problème, d’une hypothèse et illustre souvent la définition d’une notion métalinguistique (comme par ex. la deixis, la narration, l’assertion), permet de préciser la terminologie utilisée (comme par ex. présupposé/préconstruit, phrase/énoncé, repère origine/repère translaté, contexte situationnel/situation d’énonciation, terme repère/terme repéré), avant de mettre en œuvre, d’ajuster les concepts opératoires de la théorie des opérations prédicatives et énonciatives d’Antoine Culioli. Les objectifs sont donc différents des corpus électroniques de la traductologie.

Suite à cette introduction qui souligne la permanence du cheminement de J. G.-F., les chapitres sont répartis en quatre parties de manière thématique et non chronologique, chacune portant sur des phénomènes divers mais convergents : vers la théorisation de la traduction (partie 1, avec quatre articles), sur les opérations de repérage et de détermination au niveau prédicatif (partie 2, avec six articles), sur la construction de sens à travers les opérations de détermination, de qualification, de modalisation au niveau énonciatif (partie 3, avec sept articles) et sur la perception immédiate et représentée, notamment dans ses rapports à la cognition (partie 4, avec quatre articles). La revue de chaque article dépasserait les limites de ce compte rendu.

Notons simplement que dans la première partie (pp. 32-92), J. G.-F. cherche à se positionner parmi les « théories » de la traduction en s’appuyant surtout sur des références d’avant 1995, donc avant les « tournants » sociologique, cognitif, empirique de la traductologie. N’empêche, elle pose d’emblée les problèmes, entre autres, de l’antéposition, de la coordination, de la négation, des énoncés interrogatifs, des usages du pluperfect et du plus-que-parfait, problèmes auxquels tout traducteur de textes (littéraires ou pas) de l’anglais/français est rapidement confronté. Dans la deuxième partie (pp. 93-200), sont convoqués la plupart des concepts théoriques (opérations et relations de repérage, opération de construction des valeurs référentielles et de détermination, contraintes de qualification, etc.) et sont abordés des points là aussi familiers aux traducteurs comme la deixis, l’imparfait/le plus-que-parfait/le pluperfect/le prétérit, la transitivité, certaines structures verbo-nominales typiques de l’anglais, les différentes formes de prédication, les constructions relatives, etc. À remarquer ici que les trois articles en anglais, distribués dans les parties 2, 3 et 4, sont résumés très substantiellement en annexe (pp. 413-423). Par ailleurs, le découpage en parties n’interdit pas que certains phénomènes explorés, comme l’assertion, la modalisation, le passé simple/le prétérit, l’exclamation, les énoncés averbaux, l’évaluation qualitative, les interrogatives, sont repris d’une partie à l’autre – renforçant ainsi la pertinence du cadre théorique utilisé, la proximité des problème analysés et la continuité des questions abordées dans les divers chapitres, sous des angles différents. La partie 3 (pp. 201-330) considère les manifestations, dans chacune des langues étudiées, de l’inscription du sujet dans le discours, des manières dont se construit le point de vue, analysant les fonctionnements de l’assertion, divers types d’énoncés de qualification, la question rhétorique, le passage de l’anglais au français des énoncés exclamatifs et intensifs (en tenant compte des marqueurs de modalité appréciative et des contraintes d’ordre aspectuel), et enfin les énoncés averbaux. La dernière partie (pp. 331-405) se penche sur la perception directe ou translatée, sur la relation de perception entre une origine de la perception (explicite ou pas), l’élément perçu et le relateur donnant des indications sur la nature de cette relation. Là encore, les différences entre le français et l’anglais, surtout dans la perception représentée, sont mises à jour, ainsi que les contraintes de construction de la valeur de perception, en anglais.

J. G.-F. ne prétend jamais à l’exhaustivité des problèmes soulevés, favorisant plutôt la finesse des analyses – ce qui fait que parfois la lecture est exigeante, semble s’attarder sur un détail. Mais toujours, le lecteur est saisi par la force des exemples malgré le doute dans certains cas sur leur représentativité, la force de la méthode mise en œuvre, de la démarche singulière suivie, y compris pour des phénomènes relativement restreints comme l’exclamation, la deixis, et malgré la répétition inévitable de quelques-uns de ces phénomènes due à la composition de l’ouvrage.
L’ensemble des chapitres est conclu par une postface (pp. 407-411) qui signale pourquoi J. G.-F. a pu former une génération de contrastivistes, aidée par les travaux plus pédagogiques de Chuquet et Paillard (1987, 2017) et de M. Ballard dans les années 1980-1990, mais aussi par les douze monographies (sur l’anglais, et le grec, l’arabe, le polonais comparés au français), les six volumes d’articles et les actes de colloques publiés chez Ophrys dans deux collections (Linguistique contrastive et traduction ; Langues, langage et textes) dirigées par l’ancienne professeure de l’université Paris-Diderot. L’influence de J. G.-F. a été d’ailleurs rappelée en temps utile par les trente contributions du volume Contrastes (Merle & Gournay, 2004). On peut s’interroger ici sur la pertinence des travaux de J. G.-F. aujourd’hui, à un moment où la traduction automatique, alimentée par l’intelligence artificielle, néglige le contexte situationnel, le discursif, l’inscription du sujet dans son dire, les paramètres énonciatifs révélateurs de certains aspects des systèmes linguistiques, eux-mêmes liés à des différences culturelles – en un mot négligeant la voix, la lisibilité des textes. Le volume s’achève sur la bibliographie de J. G.-F. (1969-2021) (pp. 425-428) et sur un index assez conséquent (pp. 429-434) des notions traitées.

En dépit de la brièveté de nos remarques sur chacune des parties, nous ne pouvons que recommander la lecture de l’ouvrage, malgré parfois sa technicité, son métalangage qui sont aussi le reflet des exigences analytiques de l’auteure. Peut-être pourra-t-il réconcilier les traductologues avec la linguistique quand celle-ci aborde les énoncés concrets, traite les écueils inhérents au passage d’une langue à une autre. Une certaine traductologie a peut-être trop vite condamné la linguistique, ignorant ou faisant semblant d’ignorer sa diversité théorique. Le temps n’est plus aux invectives simplistes, liées davantage aux luttes institutionnelles entre disciplines qu’à leurs innovations, propositions et apports conceptuels et méthodologiques. A. Culioli et J. G.-F. étant mal connus, on pourrait ajouter aussi G. Garnier (1985) et F. Rastier (2018).


Bibliographie

Chuquet, H. & Paillard, M. (1987/2004). Approche linguistique des problèmes de traduction. Ophrys.  
Chuquet H. & Paillard, M. (2017). Glossaire de linguistique contrastive. Ophrys.  
Gambier, Y. (2020). Historique de la relation entre linguistique, traduction et traductologie. In Y. Polat (dir.), Les sciences du langage et la traductologie (pp. 13-40). L’harmattan.    
Garnier, G. (1985). Linguistique et traduction. Eléments de systématique verbale du français et de l’anglais. Paradigme.
Merle, J. M. & Gournay, L. (dir.). (2004). Contrastes, Mélanges offerts à Jacqueline Guillemin-Flescher. Ophrys.
Rastier, F. (2018). Faire sens. De la cognition à la culture. Classiques Garnier.

 

DOI 10.17462/para.2024.02.12

February 19, 2024
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