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Berré, M., Costa, B., Kefer, A., Letawe, C. Reuter, H. & Vanderbauwhede, G. (dir.) (2020). La formation grammaticale du traducteur. Presses Universitaires du Septentrion.

Book review by Simo K. Määttä

 

Ce recueil d’articles, composé de quatorze chapitres divisés en quatre parties, a pour objectif de problématiser l’enseignement de la grammaire aux futurs traducteurs. Comme le font remarquer les éditeurs dans leur avant-propos, les fondements et la mise en œuvre de cette pratique ne sont que rarement questionnés.

La première partie, « La grammaire au prisme de la traduction », comprend quatre chapitres traitant la manière dont le français et l’allemand créent de la cohérence textuelle, avec des exemples extraits de la presse (Peter Blumenthal) ; la différence de typologie lexicale entre les langues germaniques (surtout le danois) et le français (Michael Herslund) ; les différences lexicales sémantico-stylistiques entre le français et l’anglais (Jean Szlamowicz) et les relations entre rythme et grammaire dans une analyse contrastive (français, allemand, danois, grec) combinant les approches grammaticales et stylistiques (Béatrice Costa et Bénédicte Van Gysel). Dans ces textes, l’accent est mis sur les contrastes lexicaux et grammaticaux qui existent entre les langues à l’aide d’exemples consistant soit de constructions et vocables isolés, soit d’extraits plus longs provenant de textes littéraires, journalistiques ou politiques. Somme toute, ces articles plaident pour l’importance de l’analyse de la structure grammaticale et des liens entre grammaire et lexique dans une perspective plutôt contrastive, qui est par ailleurs souvent pratiquée en traduction pédagogique (v. p.ex. Delisle, 1980, p. 4). Le souci principal de la plupart de ces auteurs semblerait être de montrer comment les étudiants pourraient saisir « le génie des langues » ou leur organisation interne (Malblanc, 1968) afin d’éviter de produire des textes qui « sentent la traduction ». Tous les éléments analysés dans ces chapitres sont liés au rythme du texte (v. p.ex. Meschonnic, 1999), ou son « atmosphère », comme diraient les traducteurs littéraires. Étant donné qu’il est difficile de la capter autrement que par l’intuition, cette thématique, traitée explicitement dans le dernier article de cette partie, mériterait plus de recherches combinant différentes approches grammaticales, stylistiques et celles relevant de la linguistique textuelle ou de l’analyse du discours.

La deuxième partie, « Quelles théories linguistiques » contient des études de cas associées à différentes théories utilisées dans l’enseignement de la grammaire. À l’aide d’exemples extraits de textes littéraires, journalistiques et informatifs (touristiques) traduits en classe et dans un souci de combiner théorie et pratique, Marina Manfredi plaide pour l’introduction de la grammaire systémique-fonctionnelle (Halliday & Matthiessen, 2004) dans l’enseignement de la traduction de l’anglais vers l’italien. La deuxième contribution à cette partie, par Alice Delorme Benites, consiste en une approche contrastive fondée sur la grammaire de construction (Croft, 2001). Ses exemples, liés au mode conditionnel, aux constructions passives et à la différence entre propositions relatives déterminatives et explicatives, proviennent de son cours de grammaire française destiné aux futurs traducteurs germanophones. Dans le troisième article, Jean-Pierre Gabilan aborde la traduction de l’imparfait français vers l’anglais d’un point de vue métaopérationnel (Adamczewski, 1996). Il compare l’imparfait français au présent progressif et à d’autres temps verbaux de l’anglais et se sert d’exemples provenant de textes littéraires et journalistiques. Ce sont le passif italien et les différentes manières de le traduire en français qui sont au centre des analyses de Christina Castellani et Sonia Gerolimich dans le quatrième texte de cette partie. Si les exemples concernent le niveau phrastique, ils ont néanmoins été étudiés en classe, où la sensibilisation des apprentis traducteurs a pour point de départ une réflexion portant sur les différentes valeurs du passif italien, pour aboutir à des retraductions après plusieurs tests de substitution et d’addition. Cette application de l’analyse contrastive à la traduction est fondée sur la lexico-grammaire, une ramification de la syntaxe transformationnelle (Gross, 1975).

La troisième partie, « Élaboration de séquences didactiques », contient trois chapitres. Dans le premier chapitre, Alberto Bramati analyse la traduction du pronom français on vers l’italien. Les différents emplois de ce pronom polyvalent sont réduits à trois usages principaux à des fins didactiques dans un cours dédié à la traduction des essais en sciences humaines et des textes littéraires. Dans la deuxième contribution, Rudy Loock explique sa méthodologie fondée sur l’utilisation de corpus parallèles et comparables pour sensibiliser les étudiants à l’usage des constructions grammaticales prototypiques dans la traduction de l’anglais vers le français. Les exemples concernent les constructions existentielles du type there is/are (‘il y a’) et les procédés de nomination de la personne. Les apprenants les abordent en construisant d’abord des corpus afin de pouvoir apprécier la fréquence et la distribution des usages répertoriés, pour éventuellement effectuer une traduction révisée. Cette approche met aussi en valeur les avantages que présentent le travail des traducteurs humains par rapport aux machines. Dans le dernier chapitre, Guillaume Deneufbourg explore l’évidentialité épistémique, c’est-à-dire l’expression de la source du savoir, dans une analyse de la traduction du verbe néerlandais blijken vers le français, à l’aide de corpus comparables et parallèles. Cette analyse, qui met l’accent sur l’importance du contexte d’énonciation, lui permet de créer un module didactique focalisé sur le marquage de l’évidentialité.

La dernière partie, « Didactique des langues, didactique de la traduction : une frontière poreuse ? » se compose de deux articles. Dans le premier, Adrien Kefer traite la traduction des prépositions allemandes par des étudiants francophones en analysant un corpus de 51 traductions effectuées par des étudiants. Les résultats indiquent que les problèmes rencontrés par ces derniers reposent sur trois facteurs différents : usage fautif ou maladroit de la langue cible, non-prise en considération du cotexte et transgression du code de la langue de départ. Comme le souligne l’auteur, ces conclusions ont une portée importante pour l’enseignement de la grammaire mais aussi pour l’enseignement des langues étrangères. Dans le dernier chapitre de l’ouvrage, Jim Ureel, Isabelle Robert et Iris Schrijver analysent le développement de la compétence sociolinguistique en anglais auprès d’étudiants qui sont majoritairement des locuteurs natifs de néerlandais. Il s’agit ici de résultats préliminaires de leur étude expérimentale dans laquelle 224 étudiants devaient repérer des formes correspondant à la norme de l’anglais soutenu ou s’en écartant et, le cas échéant, produire des énoncés plus acceptables du point de vue des règles de bienséance langagières.

Dans l’ensemble, il s’agit d’un ouvrage incontournable pour tous ceux qui veulent se familiariser avec les nombreuses méthodes de réflexion grammaticale liées à la pédagogie de la traduction. Si ce recueil se veut une problématisation de l’enseignement de la grammaire dans la formation de futurs traducteurs, les contributions ne contestent pas l’utilité du savoir grammatical dans la traduction. En même temps, une division assez claire se forme entre les approches plutôt contrastives, se concentrant sur une construction ou un phénomène grammatical particulier, et les analyses ayant un lien plus direct avec la pratique didactique de la traduction. C’est l’approche contrastive qui prédomine dans la plupart des contributions, ce qui est d’ailleurs naturel, car traduire implique toujours la mise en contraste de deux codes différents.

Comme le mentionnent les éditeurs dans la préface, il s’agit surtout de décrire les bases théoriques qui seront mises en œuvre dans l’activité pédagogique. Il est à déplorer que les textes ne contiennent pas d’études de cas impliquant des langues non-européennes, ou plus d’analyses se concentrant sur les modalités de la pratique pédagogique, les outils déployés, le processus d’apprentissage, ses résultats… En outre, on aurait souhaité plus d’études examinant des textes autres que les textes littéraires et journalistiques – les traducteurs humains continuent à traduire aussi des textes techniques et administratifs. Par ailleurs, le fait que ces derniers sont de plus en plus souvent traduits par des logiciels met au jour la nécessité d’analyser les compétences grammaticales requises chez les personnes effectuant la post-édition.

Références
Adamczewski, H. (1996). Genèse et développement d’une théorie linguistique, suivi des Dix composantes de la grammaire méta-opérationnelle de l’anglais. TILV.
Croft, W. (2001). Radical construction grammar. Syntactic theory in typological perspective. Oxford University Press.
Delisle, J. (1980). L’analyse du discours comme méthode de traduction. Éditions de l’Université d’Ottawa.
Gross, M. (1975). Méthodes en syntaxe. Régimes des constructions complétives. Hermann.
Halliday, M. & Matthiessen, C. (2004). Introduction to functional grammar (2e éd). Arnold.
Malblanc, A. (1969). Stylistique comparée du français et de l’allemand. Didier.
Meschonnic, H. (1999). Poétique du traduire. Verdier.

 

DOI 10.17462/para.2021.02.11

January 31, 2021
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